Questions à Ody Saban

Quelques douces poignées d’amoureux – Aquarelle 148 x 116 cm
Existe-t-il selon vous une spécificité de la création qu’une femme propose ?
Oui et non.
1) Non, il n’y a pas de spécificité essentielle ni naturelle, ni historiquement fixe. Par nature, l’art et la vie de l’humanité forment une unité. Je suis contre la métaphysique d’un art féminin ou d’un art de femmes. Fondamentalement l’art exprime le même spectre de sentiments et de pensées quel que soit le sexe, l’âge, l’ethnie, la classe sociale d’origine etc.
2) Pourtant, comme classe exploitée et opprimée, les femmes ont des choses à dire qui ne sont jamais dîtes par la caste des hommes. L’existence de la vie des femmes est soit niée, soit idéalisée, soit méprisée par l’art masculin qui est largement dominant dans l’histoire de l’art et dans les marchés de l’art, toutes catégories confondues.
Avec la meilleure volonté du monde, les hommes ont beaucoup moins de choses vraies et intéressantes à dire sur la vie des femmes que les femmes elles-mêmes. De la même façon, les Africains- Américains, comme ils se nomment eux-mêmes ou les Aborigènes des villes australiennes ont un avantage sensible et épistémologique pour connaître et exprimer leur propre vie.
D’ailleurs ce n’est pas seulement sur leurs propres conditions que les opprimés ont plus à dire que ceux qu’ils les oppriment. Les femmes ont par exemple des choses plus justes à exprimer sur cette civilisation capitaliste patriarcale et raciste et sur les possibilités de libération. La plupart du temps, les femmes ont paradoxalement beaucoup plus de facilité à exprimer l’enfermement des hommes en tant que membres de la classe masculine que les hommes eux-mêmes. Les femmes expriment en art des réalités plus profondes en ce qui concerne l’amitié, l’amour, l’humour, l’utopie, etc.
Il se trouve aussi que dans les sociétés patriarcales les femmes ont un point de vue beaucoup plus intéressant concernant la nature, animale et végétale, l’enfance, et bien d’autres choses. Je constate ici une tendance générale pour ainsi dire statistique. Loin de moi l’idée de considérer qu’aucune femme n’est aliénée, ni complice du sexisme qui nous frappe.

 

Cela est-il vrai dans votre pratique ?
Mon œuvre est toute entière parcourue d’un frisson féministe. L’égalité femmes/hommes a l’air d’une question banale. On nous chante sur tous les toits que l’inégalité a disparu comme par enchantement de nos merveilleuses sociétés impérialistes et que les femmes ne seraient dominées que dans les pays « arriérés ». Et pourtant, ici même à Paris, comme ailleurs, l’idée d’égalité fait basculer toutes les idéologies, permet de voir un monde neuf avec des sentiments et des sensations neuves.
L’érotisme est omniprésent dans mon œuvre, mais il ne s’agit pas d’un érotisme pervers comme la grande majorité des hommes – dans une moindre mesure des femmes – le conçoivent. Il s’agit d’un érotisme amoureux. J’exprime aussi l’utopie d’un monde réconcilié, unifié par la poésie vécue.

 

Quels seraient les grands traits d’un art au féminin selon vous ?
Je ne pense pas qu’il soit intéressant de définir un art au féminin. Encore une fois, je ne suis pas différentialiste. Je pense que les théories des femmes différencialistes comme en France, Julia Kristeva, Luce Irigaray, Annie Leclerc sont dangereuses pour le mouvement féministe. Or ce mouvement féministe recommence à se développer avec force partout dans le monde avec de nouvelles générations, des sensibilités et des problématiques renouvelées. Tenter de montrer la vie des femmes comme intrinsèquement, fondamentalement différente de celle des hommes est voué à l’échec et au misérabilisme. Quand on le fait, on réduit la vie des femmes à des stéréotypes ridicules. Un art libéré dans une société libérée ne sera pas féminin, et encore moins masculin. Ces catégories qui nous étranglent et qui nous font pousser des cris de révolte sont provisoires et doivent être dépassées. En attendant, je ne pense pas qu’il faille développer un art féminin, mais plus tôt un art féministe, matérialiste et égalitariste. C’est ainsi que les femmes peuvent inventer un regard neuf, débarrassé des idéologies sexistes qui salissent nos vies.

 

Ody Saban
Février 2013, Paris

 

Voir Lisières n° 17 – Ody Saban