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artiste invité

Pierre GAREL artiste invité

La revue d'art interdisciplinaire Lisières publie depuis 1998 des monographies d'artistes et de créateurs contemporains.
J'ai souhaité inviter Pierre Garel pour un entretien, artiste dont je suis le travail depuis les années quatre-vingt qui vit et travaille au Burkina Faso depuis 2000. Cet entretien a été réalisé en Charente maritime, lors d'un séjour de Pierre Garel en France, en été 2010.

Laurent Brunet

Pierre Garel

entretien avec Pierre Garel

réalisé par Laurent Brunet le 29 juillet 2010 à Sérigny


Cet entretien a lieu en France où chaque été tu séjournes, tandis que depuis dix années, tu vis et travailles au Bur- kina Faso.Quel regard as-tu sur la situation française en général, puis sur l'évolution de l'art contemporain ?

Le fait de vivre ailleurs me permet de sentir le gouffre culturel entre ce qu'on appelle l'art contemporain en France, ou en Occident, et ce qui passe pour de l'art contemporain au Burkina Faso. Il me semble qu'on a aujourd'hui affaire à un art contemporain assez refermé sur lui-même, qui a besoin qu'on décrypte ses codes pour être compris, et laisse peu de place aux choses simples, à la sensibilité, ou simplement au plaisir de travailler la matière. Au Burkina Faso, c'est exactement le contraire.

Qu'est-ce qui t'a conduit au Burkina Faso, puis à y demeurer ?

Ma motivation première était de partir ailleurs pour redonner un nouveau souffle à ma pratique. Le fait d'être dans un pays étranger, et dans celui-ci en particulier, où tant de choses autour de soi sont si différentes, a renouvelé mon regard : l'atmosphère, les gens, leur manière de se déplacer, et puis ce qu'on trouve dans la rue.

Te sens-tu un exilé ?

Au départ, je ne me sentais pas exilé, car mon premier désir était de voyager, de découvrir des choses nouvelles. Ensuite, choisir de rester dans ce pays où j'ai fondé une famille a impliqué le besoin d'y travailler pour gagner ma vie, parce que la peinture ne me le permet pas suffisamment. J'ai trouvé un travail d'enseignant, qui m'intéresse et auquel je tiens. Après ces années passées au Burkina Faso, les choses ont changé et je me considère comme une sorte d'émigré économique. Sur le plan esthétique, désormais, l'environnement m'étant devenu familier, je n'éprouve plus les surprises et le dépaysement des débuts, et ma pratique se renouvelle sur d'autres bases, à partir d'autres idées et d'un regard sur un monde qui a tout de même changé en dix ans.

Quelles influences ta vie africaine a-t-elle sur ta pratique de l'art ?

Ma pratique a été marquée par un retour à la figure, et l'utilisation de matériaux de récupération que j'emploie dans ma peinture comme, par exemple, les chambres à air qu'on voit un peu partout dans les rues, là-bas ; j'ai donc fait une première exposition en les utilisant. J'en viens à une pratique qui est peut-être moins lisse qu'avant.

Pierre Garel

Quels sont les fondamentaux de ton langage artistique et quand celui-ci s'est-il forgé ?

Actuellement, je considère que mon travail artistique s'est affirmé en 1993, par l'utilisation des cartes géographiques et la réduction de ma palette de couleurs à une seule, choisie de façon presque fortuite : le jaune. À cette période, je peignais à partir d'agrandissements cartographiques. Il y avait donc des peintures jaunes correspondant au désert, et des peintures bleues correspondant à l'océan. Peindre presque exclusivement avec la couleur jaune était une sorte de défi que je me suis lancé, une règle du jeu. La cartographie est une base importante qui m'intéresse depuis ma plus tendre enfance – âgé de dix ans, je recopiais des atlas de géographie – et qui m'a permis de travailler sur la notion de déplacement. La carte renvoie aux rêves qu'on peut avoir sur l'ailleurs, les voyages, les autres pays et paysages, mais aussi en tant que matière même, avec toutes ses couleurs, ses signes, etc. À partir de ce moment-là, j'ai eu le sentiment d'être sur ma voie. Ensuite, j'ai développé ce que j'appelle « la peinture éclatée », qui ne se limite pas à l'espace du tableau, mais peut se déployer dans l'espace sous forme d'installation. Et dans l'espace du tableau même, l'utilisation du collage ou de la photographie me semble de nature à enrichir la peinture, et non la concurrencer ou l'amoindrir.

Ton point de vue sur l'abstraction a-t-il évolué au fil de ta pratique de l'art ?

L'abstraction africaine n'est pas une abstraction visuelle ou picturale, mais une abstraction mentale, symbolique, magique, que j'ai un peu de mal à comprendre. J'ai pu réaliser que ce que l'on appelle " abstraction " est une pratique occidentale ainsi nommée depuis l'année 1910, où l'on a un peu oublié que l'abstraction existait sous d'autres formes dans les arts traditionnels d'autres continents.

Depuis que tu vis en Afrique, ta pratique est plus volontiers figurative, est-ce par souci de rendre plus accessibles les enjeux de ton art ?

Oui, car il est important pour moi de montrer mon travail, et de pouvoir en discuter. Mais il ne faut pas oublier que ma pratique plus abstraite de naguère avait aussi pour but d'obtenir la reconnaissance de mes pairs, et aujourd'hui, mes pairs ne sont plus les mêmes !

Quel rapport établis-tu entre art et politique ?

Ma position générale est que certains artistes peuvent produire une oeuvre déconnectée du monde, ou au contraire une oeuvre engagée, en prise sur ce monde. Personnellement, c'est ma vie en Afrique qui m'a donné le besoin de m'engager. J'ai perçu un pays poursuivant son développement, qui essaye de se détacher du colonialisme, et se retrouve écartelé entre un désir d'Occident et ses propres traditions. Informé sur ce qui avait pu se passer en Afrique du Sud, avec cet art florissant au moment de l'Apartheid, je regrettais que les artistes burkinabés ne s'engagent pas assez. J'ai donc eu le désir de jeter un pavé dans la marre pour inviter les artistes, et le milieu culturel en général, à une réflexion critique.

Pierre Garel

Avant de vivre au Burkina Faso, ton travail sur la disparition de la Mer d'Aral, ne faisait-il pas se conjuguer le souci de la planète avec la question politique ?

Lorsque, en 1993, j'utilise des cartes, c'est-à-dire la représentation d'un espace a priori naturel recouvert d'un réseau de signes, c'est déjà une façon de pointer la question de l'homme qui dépose son empreinte partout, et tend à réguler le monde tel qu'il veut le voir. En effet, cette problématique ressortait déjà dans les séries sur la Mer d'Aral et le lac Tchad.

Tu t'es intéressé au jeu, le Go notamment, et tu as mis en oeuvre des processus de travail allant dans ce sens.Quelle part le ludique occupe-t-il dans ta pratique artistique ?

Le jeu de Go m'a intéressé pour sa dimension cartographique. Pour le coup, il s'agit d'une occupation de territoire, et c'est pourquoi j'ai voulu en faire des versions artistiques. Dans ma pratique personnelle, la dimension ludique est toujours présente, avec ces espèces de règles du jeu que je me suis données depuis longtemps et que je continue de suivre tant qu'elles me conviennent.

Cette question en appelle une autre. De longue date, tu as participé à des expériences collectives. Quelles sont les répercussions de ces pratiques communes sur ton propre travail ?

J'ai participé à différentes expériences collectives, telle que l'exposition Trio, que nous avions faite ensemble, à Marseille, au château de Servières en 1999, avec des petits carrés de 15 x 15 cm disposés sur les cimaises, de façon aléatoire. Dans le contexte où je me trouve actuellement, je poursuis ces expériences d'une autre manière, à travers des soirées de peinture improvisée qu'on peut faire à quatre, six ou huit mains sur une seule toile, lors de concerts de musique ou de spectacles de danse contemporaine. La motivation de ces pratiques collectives est certainement de remettre en question ma pratique personnelle, souvent très codifiée. Ce serait d'ailleurs un pas supplémentaire de me lancer pendant plusieurs années dans un projet à plusieurs, comme ont pu le faire certains collectifs d'artistes.

À Ouagadougou, où tu vis, tu as fondé ou participé activement à la création du Hangar 11. Peux-tu évoquer cette association, ses activités et ses projets ?

Dans les années 2001-2004, un groupe de jeunes peintres vient travailler dans mon atelier, des peintres dont j'ai formé certains au dessin. C'est avec quatre d'entre eux qu'en 2006, nous créons le Hangar 11. Ouvrir un atelier à Ouaga, était quelque chose d'assez nouveau, impulsé par des artistes avec l'intention d'agir sur le long terme. Il s'agit d'un atelier collectif d'artistes plasticiens qui ont créé un pôle d'art contemporain assez engagé. Nous pensons que ce pays a besoin d'artistes qui s'engagent pour affirmer leur vision du monde, et pas seulement dans le cadre d'une pratique traditionnelle. Nous travaillons dans cet atelier où, régulièrement, nous organisons des expositions, des workshops thématiques. Ce lieu favorise des pratiques expérimentales, et permet de montrer des choses inattendues.

Pierre Garel

Quelles influences de l'Histoire de l'Art revendiques-tu ou quels courants de sympathie as-tu dans le champ de l'art contemporain ?

Il y a des artistes phares qui me plaisent beaucoup, ce qui ne signifie pas qu'on puisse le percevoir dans ma peinture. Claude Monet, les expressionnistes allemands, tel Kirchner, l'expressionnisme abstrait américain. Et puis, Jasper Johns ou Rauschenberg en particulier de qui je me sens proche, pour son âme de peintre reliée au plaisir intense qu'il a d'utiliser toutes sortes d'objets issus de son environnement. Dans les pratiques contemporaines, j'apprécie Miquel Barcelo, cet artiste des Baléares qui a vécu à Paris, à New-York et au Mali. C'est un peintre dont j'admire le parcours et la créativité, ainsi que sa pratique qui n'a rien à envier à toutes les modes technologiques occidentales, parce qu'il est une sorte d'homme préhistorique de la peinture moderne, à travers toutes les matières qu'il utilise, son regard sur le monde, et le relief, le côté rugueux de ses peintures. Je me sens également encouragé à persévérer dans la voie qui est la mienne, devant le travail d'artistes tels que Andy Goldsworthy, Richard Long, ou Giuseppe Penone, pour la prise en compte de la nature ou de l'environnement qu'impliquent leurs démarches.

Je me souviens de cette devise, peinte dans l'un de tes premiers ateliers à Aix-en-Provence, en 1987 : « We belong to the earth. »

Il est pertinent d'évoquer cette formule parce qu'il est vrai qu'avec tous les problèmes qui se posent aujourd'hui en termes d'environnement, de pollution, de survie de la planète, j'ai l'impression que le combat à mener, est celui-là. Actuellement, si un artiste doit s'engager, c'est en priorité en ce sens. Je ressens d'ailleurs cette nécessité de nous interroger pour tous les corps de métier : que faisons-nous dans ce monde, quelle empreinte écologique laissons-nous par notre vie au quotidien et notre travail ? C'est pourquoi, dans ma pratique picturale, je me propose désormais de remplacer les matériaux et outils traditionnels des beaux-arts, et de n'utiliser uniquement que des outils et matériaux de récupération, de recyclage.

Que la peinture arrive encore à subsister, n'est-ce pas là une source d'étonnement ?

Oui, c'est vrai, même si on a pu, à certaines périodes, se laisser berner par ceux qui disaient que la peinture était finie. On peut mettre cela en parallèle avec le fait que beaucoup pensent, aujourd'hui, par exemple, qu'un monde sans pétrole est inconcevable. La bougie pourrait durer plus longtemps que le pétrole, peut-être sera-t-elle utile jusqu'à la fin des temps…




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